Aux origines de Thanksgiving : entre mythe et réalité
Le récit fondateur : un banquet idyllique… mais simplifié
L’histoire communément racontée dans les écoles américaines évoque les Pères pèlerins (Pilgrims), arrivés à bord du Mayflower en 1620, accueillis par les Amérindiens Wampanoag qui leur auraient appris à cultiver le maïs et à survivre dans le Nouveau Monde. En 1621, un grand festin aurait réuni les deux peuples pour célébrer la première récolte : c’est la naissance de Thanksgiving.
Ce récit, édulcoré et symbolique, fut popularisé au XIXe siècle pour renforcer l’unité nationale à une époque de profondes divisions, notamment à l’aube de la guerre de Sécession. Il constitue aujourd’hui encore le socle d’un imaginaire collectif positif, mais souvent déconnecté de la réalité historique.
La version historique : alliances fragiles et tensions croissantes
Si un banquet a effectivement eu lieu à l’automne 1621, les motivations étaient plus pragmatiques que fraternelles. Les Wampanoag, affaiblis par des épidémies introduites par les Européens, voyaient en cette alliance une protection contre des tribus rivales. Les pèlerins, quant à eux, cherchaient à survivre dans un environnement hostile.
Très vite, les relations entre colons et autochtones se dégradent. Moins de 50 ans plus tard, la guerre du roi Philip (1675-1678), l’un des conflits les plus sanglants de l’histoire coloniale américaine, marque la fin des grandes alliances entre les Amérindiens du Nord-Est et les colons européens.
Les peuples autochtones : les grands oubliés de la mémoire
Des millions d’Amérindiens décimés
L’arrivée des Européens en Amérique du Nord s’est accompagnée d’une colonisation brutale. Les épidémies, les déplacements forcés, les famines et les massacres ont réduit drastiquement la population amérindienne. Avant 1492, on estime qu’il y avait environ 5 à 10 millions d’autochtones en Amérique du Nord ; au début du XIXe siècle, ils ne sont plus que quelques centaines de milliers.
Thanksgiving, dans sa forme contemporaine, oublie ou minimise ces souffrances. Ce silence contribue à l’effacement de la mémoire autochtone et à la perpétuation d’un récit biaisé.
Le « National Day of Mourning » : une autre commémoration
Depuis 1970, certains Amérindiens et activistes organisent chaque année, à Plymouth, un « Jour national de deuil » (National Day of Mourning). Cette manifestation vise à rappeler les violences subies par les peuples autochtones depuis l’arrivée des colons. Pour eux, Thanksgiving ne symbolise pas l’unité mais le début d’un génocide culturel et physique.
Une citation emblématique de Frank James, Wampanoag, lors du premier discours prévu en 1970 mais censuré par les autorités, résume cette douleur :
« Ce que les colons ont vraiment célébré, c’était la création d’un nouvel ordre basé sur la terre volée et le sang versé. »
Les esclaves africains : une présence souvent effacée
Esclavage et économie coloniale
Thanksgiving, dans l’imaginaire collectif, reste une fête « blanche », célébrant la réussite des colons protestants. Pourtant, dès les premières décennies, l’économie des colonies dépendait en partie de la traite transatlantique des esclaves. Des Africains réduits en esclavage travaillaient dans les champs, les plantations et les foyers.
Ignorer cette présence dans le contexte de Thanksgiving revient à blanchir l’histoire américaine de ses fondations inégalitaires.
Vers une relecture plus inclusive
Des historiens et militants demandent aujourd’hui une approche plus globale de Thanksgiving, intégrant toutes les composantes humaines de l’époque : les colons, les peuples autochtones, les esclaves africains, et les femmes, souvent reléguées aux rôles domestiques dans le récit traditionnel.
L’instrumentalisation politique et culturelle de la fête
Lincoln et la guerre de Sécession : Thanksgiving devient officiel
C’est Abraham Lincoln qui, en pleine guerre de Sécession, proclame Thanksgiving jour férié en 1863. L’objectif ? Unir une nation divisée autour d’une fête nationale commune, en appelant à la gratitude envers Dieu malgré les horreurs du conflit. Ce choix n’est pas anodin : il réécrit l’histoire pour créer un mythe fondateur conciliateur, au prix d’une vision partielle du passé.
Hollywood, écoles et supermarchés : un mythe entretenu
Des dessins animés de Disney aux publicités de supermarché, en passant par les représentations scolaires, la fête continue de véhiculer un message d’harmonie et de partage. Les enfants y jouent les rôles de gentils pèlerins et d’« Indiens souriants », loin des réalités historiques. Ce folklore participe à une forme d’amnésie collective.
Pourquoi repenser Thanksgiving aujourd’hui ?
Enjeux de mémoire et de justice historique
Dans un contexte où les débats sur les violences coloniales, le racisme systémique et la mémoire refont surface, repenser Thanksgiving devient un enjeu citoyen. Reconnaître les voix oubliées de l’histoire ne signifie pas annuler la fête, mais lui redonner un sens plus juste, plus inclusif, plus humain.
Vers un Thanksgiving conscient et responsable
De plus en plus d’Américains choisissent de transformer Thanksgiving en moment de réflexion, de reconnaissance envers les populations autochtones, ou d'engagement pour les causes sociales. Certains remplacent la dinde par des mets autochtones, d'autres organisent des collectes pour les communautés défavorisées.
Rendre justice aux oubliés de l’Histoire
Thanksgiving, tel qu’il est célébré aujourd’hui, repose sur un récit partiellement mythifié, qui laisse dans l’ombre les souffrances et les voix de millions de personnes : Amérindiens, esclaves africains, femmes et marginaux. En explorant l’histoire dans sa complexité, sans manichéisme ni simplification, il est possible de transformer cette fête en un moment de mémoire active et d’humanité partagée.